Le thème de ce mois m’a fait immédiatement penser à une nouvelle de Maupassant intitulée précisément: La Peur. Maupassant y fait parler une sorte d’aventurier un grand homme à la figure brûlée, qui donne sa définition de la peur.
"La peur (et les hommes les plus hardis peuvent avoir peur), c'est quelque chose d'effroyable, une sensation atroce […] dont le souvenir seul donne des frissons d'angoisse. Mais cela n'a lieu, quand on est brave, ni devant une attaque, ni devant la mort inévitable, ni devant toutes les formes connues du péril : cela a lieu dans certaines circonstances anormales, sous certaines influences mystérieuses en face de risques vagues. La vraie peur, c'est quelque chose comme une réminiscence des terreurs fantastiques d'autrefois. Un homme qui croit aux revenants, et qui s'imagine apercevoir un spectre dans la nuit, doit éprouver la peur en toute son épouvantable horreur."
La nature hurle et gémit
L’homme raconte ensuite une de ses peurs. C'était l’hiver dernier […] La nuit vint deux heures plus tôt, tant le ciel était sombre. J'avais pour guide un paysan qui marchait à mon côté, sous une voûte de sapins dont le vent déchaîné tirait des hurlements. Entre les cimes, je voyais courir des nuages en déroute, des nuages éperdus qui semblaient fuir devant une épouvante. Parfois, sous une immense rafale, toute la forêt s'inclinait dans le même sens avec un gémissement de souffrance. Et toute la nature semble nous préparer à éprouver ces frissons d’angoisse dont parle Maupassant.
Le narrateur évoque le garde forestier qui doit les héberger : Un vieil homme à cheveux blancs, à l'œil fou, le fusil chargé dans la main, nous attendait debout au milieu de la cuisine[…] On s'expliqua. Le vieux remit son arme contre le mur et ordonna de préparer ma chambre ; puis, comme les femmes ne bougeaient point, il me dit brusquement :
- Voyez-vous, Monsieur, j'ai tué un homme, voilà deux ans, cette nuit. L'autre année, il est revenu m'appeler. Je l'attends encore ce soir. Puis il ajouta d'un ton qui me fit sourire :
- Aussi, nous ne sommes pas tranquilles.
Je le rassurai comme je pus, heureux d'être venu justement ce soir-là, et d'assister au spectacle de cette terreur superstitieuse […] Près du foyer, un vieux chien, presque aveugle et moustachu, un de ces chiens qui ressemblent à des gens qu'on connaît, dormait le nez dans ses pattes. Amusé par ce spectacle, le narrateur, en bon rationaliste, tente de raisonner ses hôtes et le lecteur s’amuse avec lui. Cependant, l’allusion au chien qui ressemble à des gens qu’on connaît est un indice habilement semé, comme dans ces films d’épouvante où apparaissent çà et là des indices du dénouement. Malgré mes efforts, je sentais bien qu'une terreur profonde tenait ces gens, et chaque fois que je cessais de parler, toutes les oreilles écoutaient au loin. […] le vieux garde tout à coup fit un bond de sa chaise […], en bégayant d'une voix égarée : "Le voilà ! le voilà ! Je l'entends!".
Les bêtes ne mentent pas
Alors le chien entre en action. Et le lecteur, qui comprenait jusque-là l’amusement, voire l’agacement, du narrateur, se surprend à partager cette peur superstitieuse devant cette bête qui se remit à hurler vers quelque chose d'invisible, d'inconnu, d'affreux sans doute, car tout son poil se hérissait. Le garde, livide cria : "Il le sent ! il le sent ! il était là quand je l'ai tué". Et les deux femmes égarées se mirent, toutes les deux, à hurler avec le chien.
Le chien hurle, le chien se dresse, le chien tourne autour de la pièce en gémissant. Et le lecteur se dit que, si des hommes peuvent se laisser gagner par des terreurs imaginaires, les bêtes, elles, ne mentent pas. Elles sentent les choses dans leur réalité. Le guide qui a accompagné le narrateur, n’y tenant plus, saisit le chien et le jette dans une petite cour.
Mais… soudain tous ensemble, nous eûmes une sorte de sursaut : un être glissait contre le mur du dehors vers la forêt ; puis il passa contre la porte, qu'il sembla tâter, d'une main hésitante ; puis on n'entendit plus rien pendant deux minutes qui firent de nous des insensés ; puis il revint, frôlant toujours la muraille ; et il gratta légèrement, comme ferait un enfant avec son ongle ; puis soudain une tête apparut contre la vitre du judas, une tête blanche avec des yeux lumineux comme ceux des fauves. Et un son sortit de sa bouche, un son indistinct, un murmure plaintif. Alors un bruit formidable éclata dans la cuisine. Le vieux garde avait tiré […] Et je vous jure qu'au fracas du coup de fusil que je n'attendais point, j'eus une telle angoisse du cœur, de l'âme et du corps, que je me sentis défaillir, prêt à mourir de peur.
Le lecteur partage alors cette terreur devant ce spectre apparu dans le judas de la porte. Au matin, on trouve le chien la gueule brisée d'une balle. Il était sorti de la cour en creusant un trou sous une palissade.
Le lecteur n’a pas pensé au chien enfermé dans sa cour, ce chien qui ressemble à des gens qu’on connaît. Et ce dénouement, pourtant rationnel, le laisse haletant.
Et le grand homme à la figure brûlée de conclure: Cette nuit-là pourtant, je ne courus aucun danger ; mais j'aimerais mieux recommencer toutes les heures où j'ai affronté les plus terribles périls, que la seule minute du coup de fusil sur la tête barbue du judas. C

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