Par André Daviaud.
Je me suis un peu interrogé sur le corps en littérature. Il y a tellement à dire, depuis les poèmes qui font l’éloge d’une partie du corps de l’être aimé et que l’on appelle des « blasons », comme dans le poème Union libre d’André Breton consacré à sa femme :
Ma femme à la chevelure de feu de bois
Aux pensées d'éclairs de chaleur
A la taille de sablier
Ma femme à la taille de loutre entre les dents du tigre…
jusqu’aux scènes érotiques tellement banales de nos jours dans les œuvres et qui étaient naguère soigneusement ignorées des manuels scolaires. Je me souviens d’un extrait de L’Assommoir de Zola dans le XIX° du Lagarde et Michard où la phrase : « La femme du troisième allait faire huit jours au coin de la rue Belhomme. » avait été supprimée. C’est qu’il aurait fallu expliquer aux élèves que l’ouvrière en question, poussée par la misère, vendait son corps à quelque « bel homme » pour payer le loyer.
Et, soudain, j’ai pensé au roman de Raymond Radiguet : Le diable au corps. J’avais lu ce roman il y a longtemps. Le style en est très classique, voire un peu précieux, avec une abondance d’imparfaits du subjonctif. Mais le thème en est sulfureux. Le narrateur, un jeune homme d’à peine quinze ans, s’éprend de l’épouse d’un soldat parti à la guerre de 1914-1918 et devient son amant. Le roman date de 1923, il fit scandale car les « poilus » avaient tellement souffert durant cette guerre atroce qu’évoquer les infidélités de leurs épouses à l’arrière réveillait tout une atmosphère de rancœur contre les «planqués» de l’arrière qui profitaient des plaisirs de la vie alors que les soldats souffraient dans la boue des tranchées, et en compagnie de leurs épouses en plus !
Violente critique sociale
D’ailleurs, le narrateur souhaite la mort du mari qui, très amoureux de sa femme, dit, dans une lettre «combien, s’il n’avait plus l’amour de Marthe, il lui serait facile de se faire tuer». Bientôt, toute la petite ville où Marthe habite connaît leur liaison, sauf le mari (comme toujours) et les parents (comme souvent). Il y a une violente critique sociale, puisque les voisins du dessous vont jusqu’à organiser une fête dans le jardin pour « surprendre nos caresses », écrit le narrateur. Peu à peu, l’amour devient pour le jeune homme une sorte de libertinage. Le mari revient pour une permission.
Marthe dit : « J’aime mieux être malheureuse avec toi qu’heureuse avec lui. »
Bientôt, La jeune femme est enceinte…
La morale présente
Ce qui m’a frappé dans ce roman, dont je ne révèle pas la fin, c’est combien la question de la morale est constamment présente alors que tout est corps, corps sacrifié des soldats, corps des épouses qui doivent se préserver, corps désiré, corps caressé, corps guetté pendant l’acte d’amour, corps de la femme enceinte… Le titre en est ainsi justifié.
C’est un roman d’une grande finesse psychologique qui analyse l’apprentissage amoureux d’un jeune homme, ses lâchetés, ses trahisons, son emprise exercée sur Marthe.
Raymond Radiguet avait 19 ans quand est paru ce roman en partie autobiographique. Ami-amant de Jean Cocteau, il participe à la révolte violente de certains intellectuels contre la société de son temps. Il meurt à 20 ans et devient un mythe littéraire. C

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