Respirer le grand large à Saint-Malo

Par Martine Bouquin

Êtes-vous prêts à tout quitter pour aller à un festival ?

Je me souviens de mon premier départ, sac à dos bondé, en direction des premiers rassemblements de « Vieux gréements » dans les années 1990. Festival de voile traditionnelle et d’ambiance bon enfant où l’on se croisait sans bousculade pour assister à des concerts des plus hétéroclites. D’Alan Stivell côtoyant des groupes de rock endiablés, au partage de scènes avec des chorales de chants marins et dansant des jabadaos et des laridées, au détour d’une ruelle, mariant les andros aux gigues irlandaises. On se retrouvait dans un pub ou sur les marches d’un escalier dominant la mer pour chanter avec les « copains d’abord » partageant nos complaintes maritimes. On embarquait sur des bateaux de bois lustrés et aidions aux manœuvres tout en apprenant les rites des « navigueux.» Cela durait huit jours. Nous revenions avec des chansons plein la tête, souvent accompagnés de nouveaux amis voileux, en partance vers d’autres horizons, d’autres rassemblements.

Étonnants Voyageurs
Un de ces festivals m’a particulièrement marquée. La mise à l’eau de la réplique exacte du voilier corsaire « Le Renard » (dernier navire armé pour la course par le corsaire malouin Robert Surcouf) donnait le coup d’envoi du festival des « Étonnants Voyageurs », un festival qui réunit des auteurs en quête de liberté et de grand large à Saint-Malo. « Faire d’une pierre deux coups » dit le proverbe. Me voici donc sur le pont d’un bateau, sur les planches d’une estrade, puisque invitée en tant que choriste, sous les chapiteaux abritant des écrivains venus du monde  entier.  Je vous passe mes moments de bonheur sous les embruns et la joie d’être là lorsque la foule entamait avec nous des refrains de chants connus.

Le mythe Eric Tabarly
La rencontre fut brève mais intense. Il était là devant moi, assis bien droit sur une chaise pliante, le regard d’un bleu profond, avec ce sourire discret d’un « taiseux. » Il semblait être ailleurs, loin de ces fans qui faisaient la queue pour la dédicace de son livre. Rêvait-il de son cher bateau ? Seul au milieu de l’océan, parlant avec le vent ? Éric Tabarly… Le mythe ! Petit, râblé, carré. Je l’imaginais plus grand… Il portait  sur  lui  la force du marin qui sait ce que veut dire naviguer, ce qu’est la force de l’océan, faisant un avec son bateau, osmose parfaite. Et quel bateau : le Pen Duick ! Éric Tabarly le silencieux, le taciturne, sortait de sa réserve pour parler de son livre Mémoires du large. Nous avons parlé de ses exploits avec le Pen Duick II et de sa course victorieuse Plymouth-Newport. Une phrase de son livre me revient en mémoire : « La course que je viens de gagner  correspond  exactement  à la vie que je souhaitais mener. Faire ce que l’on aime décuple la résistance ».

Voici la dernière phrase de son roman : « Presque toute mon existence s’est déroulée sur la mer. Je ne me sens pas encore capable de regarder les autres partir, et moi, de rester sur le quai ». Phrase prémonitoire ? Éric Tabarly est décédé le 13 juin 1998 à bord de son cher Pen Duick en mer d’Irlande. Il avait 67 ans. C

Éric Tabarly, Mémoires du large, Lgf (col Le Livre de Poche, 1998, 304 pages


Titouan, le coéquipier qui peignait les femmes

Avec Femmes du Monde, Titouan Lamazou, navigateur lui aussi (tiens donc, il fut un jeune coéquipier d’Eric Tabarly), offre de magnifiques portraits de femmes réalisés après ses six ans de voyage autour du monde. Portraits d’humanité. Témoignages de femmes d’ailleurs.

Extraits

« Les grandes civilisations, en ce monde, possèdent au moins un point commun non connecté qui devrait les rapprocher : l’oppression de leurs femmes comme corollaire de la division de l’humanité en deux genres distincts, privilégiant le masculin au détriment du féminin. »

« J’ai tellement aimé ces voyages en quête de femmes et d’horizons inconnus que je me suis surpris plusieurs fois, durant ces années, à en concevoir une nostalgie anticipée. » C

Titouan Lamazou, Femmes du monde, Gallimard, 2007, 368 pages
 

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